INSANIYAT N° 21 [2003]

   L'Imaginaire / Littérature - Anthropologie

Présentation

L

Tout ou presque, a été dit sur cette vieille question qu’est la littérature.

Du « Qu’est-ce que la littérature ? » débat initié par Jean-Paul Sartre juste après la deuxième guerre mondiale, poursuivi par Jean Ricardou sous l’interrogation du « Que peut la littérature ? », en passant par la réflexion de « La littérature-refuge » d’Yves Berger, annonçaient la suite de ce qu’allait devenir cette activité humaine pour les temps qui vont se succéder.

Il ne s’agit pas maintenant dans ce premier dossier*, d’entretenir un débat sur l’être même de la littérature, mais de s’interroger sur « le discours (…), qui tente d’en parler »[1], car cerner son essence relève d’une très grande prétention. D’autres théoriciens de la littérature se sont essayés à se mettre à cet exercice. Mais ne se sont-ils pas fourvoyés dans les dédales de l’impuissance intellectuelle ? Il s’agit au fond de se poser une question simple et complexe : « Qu’est-ce que le sens ? ». Le sens étant le dénominateur commun à toutes les pratiques signifiantes, la littérature ne peut être que « le test clé de toute théorie de la signification et du discours »[2].

Pour certains philosophes ou théoriciens du littéraire, la langue n’est qu’un moyen de communication ou d’information, alors ils feignent d’ignorer qu’elle est l’expression distinctive et qualitative du discours.

La littérature, alors toujours rebelle et insoumise, continue son petit chemin en faisant face aux horreurs du siècle passé et de celles du siècle en cours tout en travaillant sur la langue. Elle permet à l’écrivain de constituer son propre monde pour dépasser l’état d’esprit de désinvolture qui le taraude, le traumatise.

Les œuvres littéraires ne sont donc ni autonomes, ni dépendantes mécaniquement d’une certaine référentialité, ou des contingences. Elles ne se réduisent pas à une quelconque problématique, car plus « le texte est figuré, plus le texte est énigmatique, moins il est référentiel (littéral si l’on préfère, donc axé sur la vraisemblance). Le style assure cette souplesse dans la variation »[3].

Tous les historiens de la littérature s’accordent à dire que la littérature est née du mythe, mais toute en étant, par excellence, le lieu de la conflictualité.

Et en empruntant ses thèmes aux mythes, à l’Histoire et à la psychologie des groupes, et à tout ce qui régit la société comme codes culturels, la littérature tend beaucoup plus vers l’appropriation d’une fonction idéologique que vers l’expression d’une fonction purement formelle.

Le mythe « travaillé » par le texte et « travaillant » le texte, intervient dans la relation de l’écrivain avec son contexte et son lectorat. Les mythes primitifs tels des archétypes ont plus un rapport de fascination avec l’imaginaire collectif alors que les mythes modernes agissent comme des stéréotypes sociaux, points d’ancrage ou repoussoir canalisant un certain désir d’appropriation du réel. Chaque texte est une réécriture de l’élément temporel ou mythique, il est en même temps appropriation de cet élément inépuisable qu’est le mythe.

L’imaginaire en tant qu’ensemble dynamique et structurant de la représentation du sujet qui organise l’espace du texte littéraire, renvoie inéluctablement à une lecture qui peut relever de la psychanalyse , de la sociocritique, de la socio-anthropologie, de la lecture thématique ou symbolique.

L’Autre, dont on veut toujours s’approprier les bienfaits, est présent dans l’imaginaire ou dans le discours littéraire. Il est vécu comme une extériorité prégnante, une identité impossible, différente s’exprimant dans la douleur, la violence, et le tragique. Pour illustrer cette problématique de l’Altérité dans le texte littéraire, Mohamed Daoud s’est appuyé sur l’analyse thématique de trois romans. Il revient sur la genèse historique, idéologique et fictionnelle de la «confrontation» de l’Occident et de l’Orient qui s’est construite dans le discours littéraire et mieux «inverser l’ordre des choses et le rapport des forces en sexualisant les conflits civilisationnels». Mais c’est Mustapha Said, héros de «Saison de migration vers le Nord» de Tayeb Salih qui exprime le mieux la cassure coloniale. Et c’est dans cet esprit qu’analyse Abdelmalek Mortad le rapport colonisateur/colonisé à travers la nouvelle de François et Rachid publiée dans les années vingt du siècle dernier. Rachid découvre, après une enfance partagée avec François subitement que «les valeurs de liberté, d’égalité et de justice, ainsi que d’autres slogans que lui ont enseignés ses professeurs dans les écoles françaises n’ont que peu de rapport avec la réalité et que cela ne concerne que les français uniquement».

Sous ce rapport de l’adversité ou de son corollaire, l’interpénétration de deux idiomes différents que l’écriture algérienne de langue française invente sa propre langue, et qui demeure pour Fatima-Zohra Lalaoui l’expression «d’une langue de l’entre-deux».

Le roman policier a été inspiré par «l’urbanisation qui a été pour beaucoup dans la prolifération du crime, matière première» de ce genre romanesque (Abdelkader Charchar).

Le genre romanesque emprunte également ses thèmes à l’Histoire pour composer ses textes qui s’inscrivent «dans la transgression du mythe individuel» (Mokhtar Atallah).

L’Histoire que l’institution veut escamoter est reprise par l’écriture romanesque maghrébine afin d’éclairer le lecteur sur certaines vérités.

«Ce travail d’exhumation de ce qui était refoulé opère comme un déblocage des mécanismes de la mémoire» (Zineb Ali-Benali).

Le genre poétique a également retenu l’attention de Mourad Yelles qui a traité de la poésie féminine de tradition orale «partie intégrante de la mémoire culturelle et de l’imaginaire collectif maghrébin».

Il a été inclus des essais en anthropologie, et des recherches sur les langues. La première discipline a conquis ses titres de noblesse avec d’éminents anthropologues tels que C. Levi-Strauss, G. Durand, M. Eliade  et bien d’autres, qui ont travaillé sur l’imaginaire en s’appuyant sur les travaux de la psychanalyse «qui a fait la fortune de certains mots-clés : image, symbole, symbolisme (qui) sont devenus désormais monnaie courante»[4].

Donc l’imaginaire qui, est au carrefour de plusieurs sciences humaines, apparaît actuellement comme un terrain de prédilection d’une recherche très active. Le Sahara dont l’image a été construite par l’imaginaire occidental (judéo-chrétien) depuis des millénaires «a pris la forme d’une représentation ambiguë, un stéréotype reconduit dans ces temps modernes» selon la double acception du lieu maudit et du lieu béni (Othmane Belmiloud).

La généalogie et l’émergence des saints, sont autant de champs de recherche en anthropologie culturelle. Pour ce thème, Yazid Ben Hounet nous introduit dans l’univers de la sainteté maghrébine en prenant l’exemple de Sîd Ahmâd Mâjdub dont l’action «pourrait être liée dans une large mesure au développement de l’idéologie de l’individu», mais malgré le caractère singulier de cette qualité cela ne l’a pas empêché d’avoir des répercussions sur le plan communautaire.

La problématique des langues au Maghreb a toujours soulevé des passions qui occultent une certaine rationalité dans la prise en charge de cette question.

L’interaction de ce champ de recherches avec les idéologies et les politiques fondant les nationalismes et les particularismes a poussé plusieurs linguistes et chercheurs à explorer des pistes intéressantes pouvant aboutir à des résultats édifiants sur l’état des langues. Et c’est le cas d’El Khalil El-Farahidi qui a, grâce à son ingéniosité, réussi à fonder les premiers concepts scientifiques dans l’étude des pratiques langagières dans un monde musulman multiracial, à partir de l’aspect phonétique de la langue arabe (Djaafer Yayouche).

L’introduction de cette langue au Maghreb grâce à l’islamisation de cette partie du monde, a créé une situation inédite : celle de l’arabisation d’une grande partie de la population maghrébine, la partie restante continuant à utiliser l’idiome berbère dans sa vie quotidienne. Et pour mieux tracer la frontière linguistique entre ces deux langues qui coexistent dans l’opposition ou la connivence que Mostafa Benabbou et Peter Behnsthedt se sont attelés à mettre en perspective une carte linguistique du Nord marocain.

L’enseignement des langues étrangères dans les universités maghrébines, étant indispensable pour toute ouverture sur le monde moderne, l’apprentissage de la langue arabe reste dominant dans ce secteur. Pour Sidi Mohamed Lakhdar Barka, qui analyse les reformes introduites à l’université algérienne, notamment à Oran, affirme que l’expression « langue nationale » s’imposera plus comme un critère d’exclusion des autres langues, notamment le français, créant ainsi un rapport de force entre les langues qui profite beaucoup plus aux utilisateurs de la langue arabe.

Les travaux de recherche proposés pour ce numéro dont les thématiques, les approches et les champs donnent un aperçu sur les diverses préoccupations des chercheurs qui y ont contribué. Mais malgré cette diversité, on peut dire qu’il existe un fil conducteur pouvant relier la plupart de ces travaux, celui du rapport à l’Autre dont la rencontre demeurera toujours porteuse de malentendus et d’incompréhensions mais aussi d’espérance.


* Ce numéro qui rompt de par sa conception avec les précédents numéros ne se suffirait plus d’un seul dossier thématique, mais prendrait en charge plusieurs dossiers, cela constituerait dorénavant un éventuel choix éditorial de la revue.
1. Todorov, Tzevtan : La notion de littérature.- Paris, Editions du Seuil, 1987.- p.5
2. Meyer, Michel : Langage et littérature.- Paris, Editions P.U.F, 1992.- p.1.
3. Op. cité.- p. 5.
4. Eliade, Mircea : Images et symboles.- Paris, Editions Gallimard, 1952 et 1980.- p. 9.

Mohamed DAOUD